– Ouais, les croisés, tu connais…
Il lève la tête, c’est un groupe de jeunes qui discutent.
Ils passent sans lui prêter attention. Comme s’il était un bout du trottoir.
La rue, c’est froid l’hiver, et puis c’est chaud, c’est bouillant l’été.
Il grogne en levant la main devant des «collègues». Déjà la canette dans les mains.
Il secoue la tête. ‘L’a jamais bu, lui, même après. Jamais.
Il crache un gros glaire sur le sol après s’être raclé la gorge.
Cette maudite toux.
Et ce reflux qui lui bousille la trachée. C’est ça de bouffer de la merde. C’est ça de fumer cette merde.
V’là la maraude. Les emmerdeurs. ‘Vont lui demander s’il a fait ses papiers.
Non, bien entendu, non. Ça fait des mois qu’il a perdu tout ce qu’il avait ou qu’on lui a volé. Il sait plus trop.
Il fait pas vraiment la manche, on lui donne de l’argent spontanément. Depuis le temps qu’il est là, sur son bout de rue. Les flics le connaissent, les mamies le connaissent, et que ce soit la Croix-Rouge ou d’autres emmerdeurs, ils le connaissent.
C’est toujours les mêmes qui donnent.
Des fois, c’est du pain, une simple baguette, un sandwich, de l’eau. Des fois, c’est un sourire contrit, des fois, c’est un bon billet. Il paraît que certains se font un paquet en s’organisant et en se mettant dans les endroits stratégiques. Lui, il s’en fout, il veut juste qu’on lui foute la paix, il fait pas d’efforts.
Le café, le café des maraudes, c’est le seul truc de bon.
Des fois, c’est une soupe. Des fois, il fait plus la différence. Il veut juste qu’on le laisse tranquille, alors il boit ce qu’on lui donne, mais pas d’alcool. Jamais.
Non, lui, il ne boit pas.
Pas de papiers, pas de foyers. Pas de papiers, pas d’identité. Pas de papiers, pas de RSA.
De toutes façons, les foyers, c’est tout le monde qui se mélange. La pisse, la galle, les rats, les cafards et toutes les petites morts qui s’accumulent sous un toit moisi.
Lui, il veut pas se mélanger.
Lui, il voudrait crever seul. Il les voit, les autres. À toujours se dépêcher d’être avec quelqu’un, et quand ils sont seuls, dans la rue, ils jettent des regards inquiets, ils ont les épaules voûtés, terrifiés par la solitude. Terrifiés d’être dehors, dans la ville, là où tous se pressent et se bousculent.
Lui, il ne se rappelle plus la dernière fois où il a eu peur. Au début, oui, il était hébété par la peur, il errait comme une bête chassée, se demandant s’il allait survivre, et après, c’est parti. Peut-être qu’il s’est juste habitué, qu’il sent plus rien, à part la douleur et la pisse, les pots d’échappement, les ordures.
C’est différent.
Eux, ils ont peur de perdre. Lui, il lui reste juste un instinct idiot qui lui dit de pas crever.
Des fois, il croise des regards insistants. C’est pas les regards habituels des autres, c’est des regards avec des sourcils qui se froncent différemment. Comme un éclair dans la tête de celui qui le fixe, comme si on l’avait découvert, alors il baisse la tête et il s’enfuit.
C’est au fond de son crâne.
Et dans la rue, il se fond dans le décor. Dans son décor.
Aujourd’hui, on va encore marcher. C’est ça, sa vie. Marcher. Ressasser.
Paris-Nord, c’est son empire.
De la gare à la gare, c’est son cercle vicieux, comme le serpent se mord la queue.
La ville change, la rue, non.
La rue reste, comme si elle avait toujours été là depuis la nuit des temps.
Les kilomètres pèsent chaque jour un peu plus dans ses jambes.
Mais à la fin de la journée, il sent plus la douleur.
Il croise son reflet dans une vitrine grise de poussière. C’est ici qu’il se regarde chaque jour. Il fait ses 35 ans, c’est bien, il reste fringuant malgré tout. Oui, il fait bien son âge. Pas trop amoché. Juste les dents ; bien niquées. Et la barbe. Et les sillons autour des yeux. Et les cheveux blancs qui apparaissent.
Il se porte bien, pour un type de 45 ans.
35, 45, 55. Il sait plus trop.
Ce soir, ça serait bien de trouver un endroit peinard. Pas comme hier.
Une rue calme, ouais.
C’est quoi le calme ? Des fois, il essaye de se souvenir.
Et tout ce qu’il lui parvient, c’est les réminiscences d’un enfant qu’il a oublié, du silence dans une voiture, à regarder les gouttes faire la course entre elles sur la vitre.
Il revient sur son muret près de la place du Colonel. Ici, il y a toujours du passage. De toute façon, la Rotonde est toujours prise ; Stalingrad, il aime pas. Ils sont tous défoncés. Lui, il prend rien, il boit pas. C’est pas bon. C’est pas bien.
Un enfant court avec un ballon dans le parc.
Les enfants, ils regardent toujours les gens comme lui, ils sont à hauteur d’homme. Il les aime bien, c’est les seuls à qui il lâche un sourire, un vrai.
L’enfant tire en chandelle et le cuir se coince dans un arbre. La mère est occupée à tenir une poussette et un autre garçon dans sa main.
Il saute et décroche le ballon. Il fait quelques jongles avec , double contact, contrôle, amorti de la poitrine, faire courir la sphère ronde le long de son corps. Il ne fait plus qu’un avec.
Comme avant.
L’enfant ouvre la bouche, béat d’admiration.
Ça fait mal, dans le genou. Mais le cuir sur son pied et l’œil brillant d’un gosse devant ce qu’il a toujours su faire, la seule chose qu’il sait faire, c’est quelque chose d’unique.
Il a 18 ans à nouveau s’il oublie la douleur.
La mère revient et il rend la balle au môme. Elle lui donne un billet en souriant et s’en va rapidement.
Il les regarde s’en aller sur le trottoir d’en face.
L’enfant se retourne et lui fait un signe de la main auquel il répond.
La nuit va tomber, il grimace. Ça fait mal.
Le genou, toujours le genou.
Il pose sa jambe sur le macadam, ça fait du bien, la rue froide.
Il aurait pas dû solliciter son genou comme ça.
Il revoit les images de cette soirée, encore.
La foule, le gazon, le staff médical autour de lui, la civière, ses coéquipiers, la coupe qu’il voit défiler avant de sortir du terrain. C’était sa dernière fois dans un stade.
Il sert les dents et ferme les paupières, la douleur va passer, il le sait, la rue glaciale lui fait du bien.
Sa mère apparaît devant ses yeux, elle demande au médecin si c’est grave. Le médecin lui dit qu’il y en a pour un an, mais que ce n’est pas sérieux, il aurait pas dû jouer ce soir-là, il est jeune, trop, à cet âge, il faut laisser le corps se développer.
C’est lui qui a insisté auprès du coach.
Pas question de laisser tomber l’équipe, pas ce soir, pas ce match.
Depuis tout petit, depuis le centre de formation, il rêve de cette soirée.
Au bout, c’est la ligue des Champions.
Il n’y a rien de plus beau.
Il n’y aura jamais rien de plus beau. Il le sait.
La douleur se calme, enfin. La nuit s’avance et le jour disparait lentement.
Il se lève difficilement, reprend son barda. Ce soir, ça va, il fait pas trop froid, on sent que le printemps revient.
Demain, peut-être, s’il est en forme, il ira au commissariat pour refaire ses papiers. Demain, peut-être, ouais. En attendant, il marche dans ses rues à lui.
Ombre mouvante et habituelle des avenues. Il marche et ressasse. Ce match-là, et puis la suite, sa mère qui tombe malade. Les autres qui s’éloignent petit à petit. Et puis tout devient flou. Il veut juste qu’on le laisse tranquille.
Des fois, il surprend des regards sur lui et il baisse les yeux. On l’a peut-être reconnu, lui, le jeune prodige du ballon rond.
C’était il y a longtemps.
Trop, peut-être.
Un jour, dans un foyer, on lui avait demandé si c’était lui, on lui avait dit qu’il ressemblait vachement à ce gamin prodige.
Il avait marqué un temps d’hésitation, il avait eu brièvement envie de dire oui, crânement, oui, c’est moi le petit génie, mais il avait dit non, et l’autre n’avait pas insisté.
Ce môme était mort ce fameux soir-là sur la pelouse.
-Les croisés, tu connais… murmure-t-il tandis qu’il s’enfonce, anonyme, dans les rues tentaculaires de Paris-Nord.


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