Je t’écris de mon immeuble périphérique.
Quelque part au-dessus de Lyon où je cherche à tout voir, où je cherche le bruit, la foule pour m’en saouler.
Je disserte avec les petits gratte-ciel de la ville sur la lâcheté des hommes, défiant un plafond vide, gris et pollué à défaut d’instance supérieure.
C’est à croire que Dieu n’est pas dans ce Ciel.
J’ai arpenté les boulevards, les rues, les avenues, les gares, les montées, les descentes, les pentes et les ponts sur les fleuves. Je n’ai rien trouvé de très ressemblant à ce que tu étais. Je ne sais pas si je retrouverais quelqu’un comme toi.
Je t’écris d’un vide effrayant, du chaos bourdonnant des grandes cités, d’un vent mauvais, d’hiver, qui souffle d’une montagne à l’autre.
D’un là bas, d’un pas si loin, d’un ça comme un autre. Je t’écris d’ici bas, bousculé par les foules serviles aux yeux cernés qui s’engouffrent dans les gueules de la ville dévorante.
J’ai cru voir des oiseaux au fond des quais en sous-sol, mais ce n’était que la fatigue. Je me demande si nous sommes nombreux à les voir et si dans ce cas ils peuvent voler, ils peuvent exister. Je me demande si dans chaque ville il y en a une comme toi. Je me dis que oui, pour me rassurer, pour ne pas me dire que je t’ai perdu. Ça me tuerait peut-être et je veux continuer à voir les oiseaux. Même si c’est dans le coin de mes yeux, même si c’est dans l’ombre entre les métros.
Je t’écris sans prendre le temps de me retourner. Elle te ressemblait pourtant, elle m’a fait comme une petite douleur dans le ventre, comme une brume dans la tête. J’ai fermé les yeux et je me suis réveillé à mon terminus. Je suis sorti de la station Mermoz-Pinel, en sifflant un vieil air de chanson française ; j’aurais aimé voler, comme les oiseaux, me perdre comme l’aviateur dans le vaste océan.
That look you give that guy
I wanna see (…)
J’essayais d’être heureux dans la ville froide, noire de monde, j’étais minuscule dans le décor, bousculé par le vent de décembre.
J’ai remis mon col, regardé mon reflet, je n’ai pas reconnu l’homme dedans. J’ai marché en espérant que tu ailles bien. Le soleil m’a aveuglé les yeux quand je les ai levé, il était tout blanc, il se confondait avec le ciel ; ses minces rais étaient comme des fins cheveux d’un or pâle, presque translucides.
Cette femme, là bas, te ressemblait un peu. À moins que ce soit encore le coin de mes yeux qui me trompe.
Je t’écris en sachant que je ne t’enverrais jamais ça. Que tu ne liras jamais ça. Tu ne t’en souviens peut-être même plus. De tout ça. Ou alors tu ne veux pas. Tu as sûrement raison.
Les mots, on les a dit, on les a balancés, on s’en est lesté. Ça ne sert à rien de ressasser. On s’est tout dit, sauf les non-dits. Oui, les regards ne suffisent pas, alors quand les mots peinent à le dire, que les silences sont ce qu’il y a de plus audible, que reste-t-il ?
C’est à croire que Dieu n’est vraiment pas dans ce Ciel.
C’est peut-être pour ça que je te vois partout, parce que je n’ai pas su te dire l’essentiel.
Je sais que tu ne vas pas bien.
Tu n’as jamais été bien, avec lui, avec moi, avec eux. J’aurais tant voulu que tu sois bien avec moi.
Je me rappelle de cet instant où tu étais là, juste à côté de moi, tu as mis une chanson de Balavoine : Aimer est plus fort que d’être aimé, et tu m’as regardé en souriant. Tu le savais, on se savait, c’était vrai, oui. C’est plus fort, c’est unique, c’est quelque chose que je souhaite à tout le monde ; se dépasser, se transcender ; être heureux d’une présence, d’une existence en oubliant la sienne, en oubliant qu’on veut posséder, qu’on veut être aimé aussi.
Peut-être qu’il était dans ce ciel, je ne sais pas, je n’ai regardé que toi cette nuit là.
Ça n’a pas duré longtemps. C’est peut-être mieux comme ça, sinon on se lasse. Mais je pense surtout que je suis comme toi, j’ai trop de béances. C’était impossible : deux âmes trouées comme ça ne peuvent s’aimer sans rajouter au vide le vide, le chagrin au chagrin. Trop de points communs sans comprendre le reste -toutes les différences- et sans essayer d’aimer tout ce qui nous oppose, sans ce long travail de patience et de volonté, ce n’est pas possible.
À travers ma fenêtre, j’entends gronder des souffles de fer, des tours de béton qui se balancent sans qu’on le sente ; un demi-million d’hommes s’enchaînent dans leurs train-train. Ils ne regardent même plus le Ciel.
C’est d’une laideur, ça donne envie de sauter.
Je me rappelle de nos adieux. J’entends un vieux Blues.
Dark Was the Night, Cold Was the Ground.
Pourquoi il a fallu que ça se termine comme ça ?
C’est à croire que Dieu n’était pas dans ce ciel. Oh que non. Pas dans celui là. Surtout pas dans celui là.
Cette fille là bas, sur l’autre quai. Elle te ressemble oui, ce n’est pas dans le coin de mes yeux. Mais ce n’est pas toi, ça se voit. Elle m’a souri et je lui ai rendu sa joie. Mais ce n’est pas pareil : nous ne sommes plus des enfants.
C’est comme ça alors, comme ça que ça se termine.
On ne vit vraiment ça qu’une fois. Le reste c’est autre chose. On me dit que c’est à vivre quand même, on me dit que c’est comme le ciel, qu’il y en a des milliers, une infinité, qu’ils sont beaux ; tous ces nuages, ces rayons, ces soleils voilés ou triomphants, ces lunes timides ou brillantes, ces pluies fines ou embuées, ces azurs qui virent corail dans le sable de l’étoile couchante. Ils ont raison, il y a autant d’amours que de cieux sans Dieu.
Mais moi, je crois savoir que l’on n’aime vraiment, totalement, stupidement, sans raison, comme un taré, sans rien demander en retour qu’une seule fois et pendant un seul et court moment.
Après… Après je l’ai déjà dit, on revient à toutes les affres.
La chute est vertigineuse, mais on garde les yeux sur ce que l’on quitte -le ciel, un regard- avant de s’écraser et de fermer les paupières doucement, lentement. Pourvu qu’il y ait des étoiles si ça vous arrive. Je vous le souhaite.
Moi il n’y en avait même pas.
J’espère me tromper, mais j’en doute, tu sais. On ne vit vraiment ça qu’une fois. C’est peut-être mieux comme ça. Qui sait.
Je t’écris, bien des années plus tard, au pied d’un vieux canal, près d’une autre ville bien plus petite et d’un autre ciel, pour te dire Merci.
Merci de m’avoir fait connaître ça. Ce n’avait été qu’un court instant. Tu n’avais rien fait de particulier sinon être toi.
C’était il y a si longtemps ; Il y a si longtemps maintenant, tu sais, comme la chanson.
Les choses mettent du temps, j’ai appris ça avec lui. Et parfois on croit que l’on doit guérir alors qu’il faut juste accepter. Accepter d’avoir vécu, d’avoir serré les dents de joie comme de douleur. Accepter de t’avoir connu et de ne plus te connaître aujourd’hui.
Le temps est mon ami maintenant. Mon seul ami. Comme le chien. Comme ce vieux chat sur mes genoux.
Je t’écris une dernière fois, pour te dire que je le cherche quand même, ce Ciel ; on m’a dit que certains le voient plusieurs fois. Les chanceux.
J’espère que tu seras heureuse un jour.
Sincèrement, amicalement,
Michael Detroyes.


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