J’atterris.
Après un long vol de deux mois sous benzodiazépines. J’atterris à Mermoz, en face des Galeries Lafayette, en face du parking. Un vieil ensemble de tour de dix, douze étages qui se côtoient, encerclent une fosse où viennent s’emboîter des Renaud, des Peugeot, des Mercos et des mémères qui désapprouvent. Une route serpentine borde le « petit commerce » et part s’élancer dans un horizon de tours, d’immeubles, rues, boulevards, avenues, à perte de vue.
Dehors, c’est décembre. Du huitième étage, on peut voir l’étendue de la ville. On peut se perdre dans le smog qui plane. Quand j’ouvre la fenêtre, un vent sec et frais me rappelle que mon corps chauffe plus que d’habitude, je suis en sueur, le vent d’hiver me fait du bien. Je sens mes bronches de fumeurs souffrir du tarif que je leur mets tous les jours. Quelque chose dans l’air me rappelle que ma jeunesse fout le camp dans un vaste horizon urbain, gris comme mes poumons. Je crache deux, trois glaviots. J’essaye de marcher avec grâce dans les rayons du Monoprix, je m’attarde près des alcools. Il faut quelque chose pour accompagner le sevrage des benzos. La tise me fera un joli accompagnement à cette joyeuse redescente sur terre. Je suis de l’autre côté des choses.
Je suis mort une fois avant de partir de chez moi. Ma petite ville. Province industrieuse et commerçante, le fric, la boisson, puis la coke ont achevé de me faire fuir de cette bourgade ennuyeuse. Les zones pavillonnaires, les résidences, les hôtels, les foyers, les kiosques, les appartements ruinés, les mansardes, les squats, les potes, les parkings, l’ancienne gare et si mes pieds s’égarent le long du canal, l’appartement familial. C’est comme ça dans ma tête. Les images de mon parcours mental, le petit morceau désormais détaché de mon présent, tout autre.
Quelque chose se referme, doucement. Une autre s’ouvre. Si toutes ces peurs inconnues qui font frissonner les foules sont des murs, des finitudes, la fissure en chacun est cette petite anomalie qui fait passer la pilule. Les affres, les doutes, les balafres au fond ne peuvent rien si l’on fixe ardemment cette lumière qui jaillit dans les angoisses les plus étroites. Je me dis ça, je me définis comme ça. Je regarde l’anomalie danser devant mes yeux, je les referme et je rouvre un autre horizon. Il faut que quelque chose soit, malgré tout, même si elle n’a pas de sens. J’accepte le déni dans une tranquillité monastique. Je cherche le bizarre dans les travers, les gouffres de la vie. Toujours funambule.
Je n’oublie pas que je ne suis rien, que la poussière est seulement ce qu’il y a dans mes mains. Je n’oublie pas que je fuis avant tout mon personnage, devenu trop lourd, trop fou, trop incontrôlable. Il est devenu inutile, gênant, idiot. Je déteste les habitudes, les routines, et de fait, regarder jouer un trop long spectacle me dérange au plus haut point. Je ne suis pas un comédien à cause de ça, je ne répète pas la vie, car elle est le plus beau spectacle à jouer.
Je traque quelque chose. Je ne sais même plus quoi. Sûrement pas une nana, ni l’amour, ni qu’on me sauve, qu’on m’aide. Je suis un drogué assumé, un flingué volontaire. Je m’amuse de la langue, de ce « je » que je mène dans des méandres où il se mire. Il y a eu un pacte autrefois. Si je laissais rentrer la voix, que je l’écoute quand j’écris, quand je parle, quand j’improvise, tout ira bien. Mais quelles sont effrayantes ces voies. L’éloquence n’est pas un don que je souhaite aux gens, surtout si elle est accompagnée d’une soif, d’une gloutonnerie pour la vie, ses délices les plus venimeux, ses danses les plus obscènes.
Je me suis longtemps demandé pourquoi j’écrivais. Pour mon ego ? Séduire ? M’aimer ? Tout est lié de toute façon. Aujourd’hui, je sais, plus loin que la vanité, le jeu du soi et la sensualité du verbe ; c’est parce qu’il n’y a que ça. Je suis un média, je suis devenu un média, une performance, un jeu d’enfant appliqué à l’échelle de mon unique vie. J’écris pour ça, comme un rallongement de ce que je suis dans la réalité, mes proches ne me lisent pas ou peu pour cette raison. Je suis dans le rôle, la douce carapace, je reste dans la mauvaise foi, je me plais à abjurer, renier, nier l’intense réalité qui se déroule devant mes yeux. Je ne mets pas mes lunettes pour ça, je vois le monde en flou artistique.
J’ai envie de redescendre parfois. De marcher droit, de filer doux. D’être un gentil petit bonhomme et faire tout propre. Avoir un bon point, une image. Mais c’est trop tard, j’ai perché le coucou sur le rythme de la défonce, des longs trips sous benzos, des sucreries codéinées, des soirs en clubs à mâcher ma mâchoire, manger le caisson, des jours entiers sous LSD, le regard fou, le ventre vide, le rictus accroché, la coke, la ké, les rétines folles, les révélations sous silence dans ma mémoire floue, rongée de souvenirs fous, d’images interdites, de rites secrets et convulsifs. Musique entêtante, bruit artistique, un peu brut, soigné, calqué sur des idoles rock, pop, rap, calqué sur tout ce que j’ai vu avant de me percher dans un coin du brouillard.
Mes chers souvenirs d’enfance ; précieux bagages, précieux monde de symboles, mystique fabuleuse. Forêts étranges et rêve familier. À l’absurdité, au désolant spectacle du monde des hommes, à ces tours qui m’écrasent : je lève un poing rageur. Je me souhaite du courage derrière mes illusions, de la foi en moi pour ardemment toujours vivre, entier, humain, avec les cicatrices. C’est pour ça que j’écris, que je me balade dans le monde, dans les vices, les vertus.
6 novembre 2023.
Quelques semaines plus tard après l’écriture de ce texte, mon cœur me lâchait une première fois à cause de mon train de vie. J’allais devoir tout arrêter : drogues, alcools, la fuite.
Après un hiatus de 5 ans où j’ai abandonné l’univers des mots et de la littérature, je redécouvre ce texte -merci le cloud- en fouillant dans mes archives. Depuis j’ai écrit un roman sur « mes chers souvenirs d’enfance » et sur le début de cette vie folle.
D’autres fragments existent, mais les publier, ça serait vraiment trop de l’autofellation. J’ai dû virer des phrases entières de ce bout de texte, car elles ne voulaient rien dire sur le plan de la syntaxe. J’ai trouvé néanmoins que dans ce fragment un souffle -l’insobriété sans doute- existait et qu’il était d’une rare lucidité dans une période qui de toute évidence ne l’était pas. Une poésie maladroite s’en dégage que j’apprécie et que je redécouvre.
Mermoz ne me manque pas, par contre, la ville, la grande ville, la voir sous mes yeux, c’est autre chose.

Laisser un commentaire