HIC SUNT MONSTRA

Par manque de discipline et d'humilité, je me suis dit que je serais écrivain. Écrire m'a appris les deux.


Étincelle

Je suis rentré chez moi, j’ai retiré ma veste, je l’ai jeté sur le chat. Le pauvre ne s’attendait pas à un tel réveil. J’ai mis la radio et j’ai regardé dehors à travers le volet électrique cassé. C’était le printemps, le faux : les premiers bourgeons avaient éclos, mais on frissonnait encore. Les giboulées n’allaient pas tarder.
J’entendais France Inter. Le jeu des 1000 euros. Des fois, je me disais : j’appellerais bien, je répondrais mal, je bafouillerais peut-être, mais qui sait ? Un peu de thune là. Ça ne m’aurait pas fait de mal.

J’ai allumé le PC. J’ai été sur les forums. « Issou, cuck, la chancla ». C’était plus de mon âge. Les topics, c’était à propos des fleshlight. « Comment faire sa propre chatte portative ? Les kheys, c’est simple, il vous suffit d’une bouteille en plastique, d’éponges et d’un gant en latex. »
Putain de puceaux frustrés. Pourquoi j’allais sur ce site de merde déjà ? J’avais dépassé l’âge en plus.
18-25. Ce n’est pas comme les puzzles, une fois la limite dépassée, il faut abandonner. C’était bon, je devais décrocher. J’ai regardé mes mails. Rien. Comme le reste. Rien. Toujours rien. Je n’étais même pas triste. C’est ça le pire dans la dépression, c’est qu’on est même plus triste. C’est bien de l’être des fois, ça donne de la saveur aux chansons, au ciel et au vent. C’est indémodable en plus, vous pouvez l’être de 7 à 77 ans et plus, comme les puzzles.

J’ai été sur ce tchat en ligne, c’était comme un IRC ; ça veut dire Internet Relay Chat, c’est un des plus vieux outils de communication du Web.
Ça parlait des attentats, ça partageait des memes racistes, ça parlait de Soros qui avait organisé les attaques parait-il. J’ai essayé de débattre avec eux, de leur dire qu’ils étaient cons, avec des arguments bien choisis, que je pensais bien précis, mais derrière leurs écrans, je devinais leurs sourires goguenards ; j’étais, on était devenu inaudible après Charlie.
Impuissant devant un monde qui sombrait, impuissant devant un crépuscule qui s’annonçait. Impuissant et frustré d’être comme eux, paniqué, triste, coincé sur mon écran.
Je ne voulais pas être comme eux. Jamais.
J’ai regardé mon mur, un, deux, trois gros trous de la taille de mes poings. Mes jointures s’en souvenaient. Mes voisins aussi.

Mais il y avait cette fille là bas. C’était le fil qui m’accrochait au monde des vivants. C’était elle qui faisait que ça faisait encore BIP BIP. Des cheveux roux énormes, des petits seins tout doux, en poire qu’on tenait dans les mains comme on cueille des fruits sucrés et interdits. Sa bouche en forme de cœur et ses yeux en formes d’amandes. Tout bleu ; Lapis-lazuli.
J’aurais bien aimé partir avec elle. M’installer au bout d’un petit chemin, loin. Avoir des poules et des chiens. Être cons comme des vieux et finir par avoir une portée de chiards, tout roux avec des yeux bleus, des yeux marrons, des yeux heureux.

J’ai regardé dans le miroir. J’étais cerné. J’ai lâché un faux sourire, un clin d’œil hypocrite à mon reflet. J’ai roulé une clope et je me suis effondré sur mon lit, vide. Demain j’allais retourner au travail. C’était la fin de l’arrêt maladie. Il y avait la dernière taille à faire, le débourrement allait commencer et on allait devoir accoler tous les sarments. J’avais passé l’hiver dehors, dans ses putains de rangées, à tailler les vignes et cramer ces saloperies de bois. J’avais eu envie de tuer une bonne centaine de fois le propriétaire de la parcelle dans laquelle je taffais. Ce connard, avec son briquet FN ; à toujours parler des Arabes sans en avoir vu un depuis des années. Et puis radin en plus. Et moche, rond et con comme un mauvais Depardieu. Putain d’énorme blond qui faisait ses 7 heures de travail sans s’arrêter, à peine une pause de 15 minutes pour manger une banane. Toujours à m’insulter en plus, me traiter de branleur et j’en passe. J’avais rêvé une centaine de fois de le tuer et de l’accrocher là à ses vignes de merde en espérant que son sang fasse pourrir la terre et que sa parcelle crève. Encore heureux que je m’étais fait un panaris et que j’avais eu une pause, sinon c’était la rubrique faits divers de Dijon.

Dijon. Gentille Dijon.
Cette ville me faisait chier. La pauvre n’avait rien fait pour ça, mais ce genre de ville, quand vous n’êtes plus étudiant et que vous êtes un sale prolo, il ne reste pas grand chose à faire. Je savais pertinemment qu’à Toulouse ou Rennes, je me serais autant fait chier, malgré le soleil ou les Bretons. Malgré l’accent à la Nougaro, Claude. Malgré l’Atlantique Nord.
Je rêvais de Paris ou Lyon, de me faire bouffer par des immeubles immenses, des artères tentaculaires, de traîner ma sale gueule dans les boulevards interminables et de faire le Blaise Cendrars du pauvre. Perdre ma raison dans la grande cité, perdre ma vie dans les avenues longues comme ses nuits.
J’avais des envies de New York, de la pluie perpétuelle et sale, de finir ma jeunesse entre deux buildings dans le pays des fous de l’autre côté des vagues. Je me serais sûrement fait flinguer ou alors je serais mort d’un rhume. Un rhume dans le pays qui a marché sur la Lune. Un rhume au pays du fils de Sam. Un bête et simple rhume, comme moi.

Encore heureux qu’elle était là, ma petite à moi. Encore heureux qu’il y avait ses baisers sur ma peau, ses griffes sur mon dos. Son parfum et l’odeur de sa peau. Ça déclenchait des béatitudes de flagellants dans mon ventre, ça remontait jusqu’à ma gorge et elle s’asséchait. J’étais un pèlerin dans le désert qui trouvait de l’eau. Et quand elle mordait ses lèvres avant de mordre les miennes. Et quand ses mains serraient mes fesses pendant que j’essayais d’accrocher un regard.
Elle ne me regardait jamais.
Je savais qu’elle m’aimait pas. Je m’en foutais. Elle aurait vu les yeux d’une bête affamée de toute façon, un chien battu qui avait juste envie de crever en son sein. Je ne sais pas si une femme a envie de voir ça quand elle baise ; les yeux d’un animal blessé, d’un homme quelconque.
Et ses mains délicates griffaient mon dos, toujours, et à sang. C’était bon putain.

La pluie s’est mise à tomber. Ça claquait sur le carreau, comme des fouets, comme des lassos. J’ai toujours adoré ce son. Ce PLIC PLOC brutal qui choque la vitre. Quand j’étais gamin, je faisais comme tous les autres quand j’étais en bagnole et qu’il pleuvait ; je regardais les gouttes et je pariais sur une grosse, je me disais qu’elle allait toutes les avaler et gagner la course et elle s’envolait toujours, vaincue, après quelques centimètres.

J’ai été sur un site de cam-girl, pour regarder des russes et des ukrainiennes essayer de gagner un peu de thune. Je n’avais même pas envie de me toucher. Pourquoi faire ? L’instant de cracher, à peine quelques secondes et puis ça serait parti, me laissant encore plus vide, le caleçon sur les pieds, avec mon moral et la poussière.
J’ai filé 20 balles, placide devant le show, en me pensant belle âme parce que je ne m’étais pas branlé cette fois-ci.
J’ai fait mine d’ignorer son âge. Ça se voyait qu’elle n’avait pas 18 ans, qu’elle faisait exprès de sourire. Ça s’entendait qu’elle simulait la jouissance. Elle criait dans un préfabriqué sordide, habillée en secrétaire, tout en résilles avec des chaussures à talon trop grandes pour elle. On entendait derrière d’autres cris, tout aussi feints. C’était l’usine. Des fois, elle baissait la tête et on voyait que la seule lumière dans ses yeux, c’était celle de la webcam en face. 
Je me disais que si je donnais de l’argent, elle pourrait offrir à ses parents je ne sais pas quoi, s’offrir je ne sais quoi, que c’était mieux, pour moi. C’était vrai, c’était mieux que de rester devant et attendre qu’un autre paye pour qu’elle fasse le show, et espérer qu’elle ne se mette pas en Private. Mais c’était mieux pour moi, pas pour elle.
Je cachais le tchat, je ne voulais pas voir les porcs, je ne voulais pas lire ce que je m’interdisais de conscientiser toutes les autres fois où je ne payais pas.
Les bons sentiments sont complexes, les bonnes raisons sont rares ; ce qui est simple, c’est d’être un hypocrite, ce qui l’est moins, c’est de se regarder en face. Comme le putain de reflet de ma gueule sur l’écran illuminé par la fenêtre derrière moi.
– Regarde toi, avec ta tête d’enterrement, c’est ça que tu veux faire ? C’est ta vie ça ? La vérité, Michael, c’est que t’es un lâche, un menteur doublé d’un hypocrite, la vérité… La vérité, c’est que tu mérites ce qui t’arrive.

J’ai ouvert OpenOffice, mon visage a disparu de l’écran tandis que dehors la pluie redoublait d’intensité. C’était une véritable tempête. J’ai regardé la page blanche pendant cinq minutes et j’ai écrit son nom plusieurs fois, je ne sais pas combien de fois. Je ne pensais pas, je ne pensais plus. Je me demandais pourquoi ? Pourquoi pas moi ? Pourquoi lui et pas moi ? J’ai repensé à ce qu’une autre me disait : « T’as un problème avec les meufs quand même. »
J’aurais dû lui dire que non. J’aurais pu. J’avais beaucoup d’amies, j’étais gentil, moi, j’avais jamais touché sans demander, j’avais jamais osé prendre. Même quand je le pouvais. Même quand elle le voulait. 
J’aurais pu lui retorquer ça oui.

Mais j’ai pensé à toutes celles que j’avais ghostées après avoir compris que je ne pourrais jamais les tirer. J’ai repensé à toutes celles avec qui j’avais prétendu être le bon copain en attendant une faille, une faille dans laquelle je ne me serais jamais engouffré. 
J’étais comme tous les autres. Ce n’était pas un scoop, mais le pire dans tout ça, c’est que je n’avais même pas le courage de faire comme tous les autres. Je me drapais dans l’immaculée cape du bon mec, du bon type qui ne prend pas, ne touche pas, ne dit rien, qui attend qu’on le plaque contre le mur, qui attend qu’on l’adore, qu’on soit à ses pieds et qu’on lui fasse l’amour sans qu’il daigne regarder autre chose que son propre reflet dans les yeux de la pauvre conne qui s’est mise par terre pour lui.
De tous les spécimens de mecs, des salauds aux salopards, en passant par les débiles et les « gentils », les gueules d’anges qui vous tabassent, les petits teigneux qui cachent des cœurs mous, j’étais un des pires. J’étais un des plus banals. J’étais un roucool, une pièce de Stuff grise, un coffre avec deux septims, avec un rubis, une arme qu’on a déjà dix fois dans les sacs.
Je n’étais même pas bon aux jeux-vidéo putain de merde. Et j’écrivais comme un mauvais Bukowski, je singeais Despentes, sans la poésie, sans les femmes, sans la rage, sans la théorie.
J’étais comme eux : les Incels. Et je jouais le féministe sur Internet tout en me branlant sur des filles de l’Est qui gagnaient par mois ce que je dépensais en shit par semaines.

J’aurais dû, oui, j’aurais pu. J’aurais dû être le salaud plutôt que le lâche. J’aurais dû prendre quand ses cuisses m’étaient offertes. J’aurais fait l’amour comme dans un mauvais porno, j’aurais claqué mollement sa fesse, j’aurais été le roi du monde, du moins je l’aurais cru. J’aurais regardé mon reflet dans ses yeux, mais au moins, j’aurais tiré ma crampe et je ne serais pas là à geindre dans mon appartement détruit, à taper dans mes murs parce que je perdais mes arguties avec d’autres frustrés comme moi, mais de droite. Au fond, j’étais pareil qu’eux, je l’ai déjà dit, je sais, mais je voulais être le Roi, moi. Je pourrais dire que c’est la faute de la société qui veut qu’on soit tous comme ça, qu’on doit tous souhaiter d’être un roi, que c’est un droit, mais je serais surtout le Roi des hypocrites.
Tout était à refaire, tout était à faire. Tout était à tuer, tout était à retuer.

J’ai coupé la radio. Ça parlait encore politique, Charlie par là, Charlie par ci. J’avais chialé aussi. J’avais été dans les manifestations aussi. J’avais pas compris qu’on assassinait encore quelque chose qui était déjà mort, depuis longtemps. J’avais pas compris que « mon camp », c’était celui des hypocrites, des lâches ; j’en voyais juste les prémices, avec la même mauvaise foi que devant les cam-girl, je cachais les sous-titres.

J’en avais marre. Je me suis levé et j’ai mis ma veste.
Je voulais la revoir. 

Elle, elle s’en foutait de la politique. Elle n’aurait pas compris de toute façon. C’était pas son pays.
Après lui avoir fait l’amour, j’avais juste envie de partir. J’étais honteux. J’évitais ses yeux. J’ai tourné mon dos meurtri en fouillant dans mon portefeuille. Je lui ai donné les billets et elle souriait. Elle était gentille et moi aussi, au fond, je n’étais pas méchant. J’étais gentil, oui « gentil ». Je ne prenais pas, je ne touchais pas, je ne forçais pas. J’ai plissé ma bouche en un sourire coincé et je me suis rhabillé.

Quand je suis reparti, le soleil m’a niqué les yeux. Trop de lumière après être resté dans l’atmosphère tamisée de sa pièce.

Dans la rue, je me suis senti bien. Je venais de payer une fortune pour baiser une rousse dont je ne connaissais pas le nom, venant d’un pays que je ne connaissais que de nom. Je me suis demandé pourquoi je me sentais aussi bien. J’aurais peut-être dû me jeter dans le canal tout proche, sous une bagnole, me fouetter sur la place publique. Pardonnez moi parce que j’ai péché, j’ai payé pour du sexe faute d’affection. J’ai payé pour ne pas être seul. J’ai donné de l’argent à un réseau mafieux de fils de pute pour avoir un peu de réconfort. Putain, c’était sale.
Je pourrais dire que tout est sale et j’aurais raison, mais ça resterait sale. C’est ça le danger avec le relativisme. Ça n’excuse rien, ça ne pardonne rien, ça explique à peine. 

Il n’y avait rien de sain dans toute cette merde qu’était ma vie, je voyais aucune issue. C’était le soir qui tombait, dehors, dans le monde, et en moi. Je ne savais pas où aller, quoi tuer à l’intérieur pour être un meilleur homme. Je ne savais même plus si je devais être un homme.

J’étais mort quelques fois ; en quittant ma ville, en quittant cette femme, en abandonnant mes rêves, en devenant un de ces porcs, en enterrant de vrais morts. J’étais devenu une ruine. Et il fallait que quelque chose crève encore et qu’autre chose prenne sa place. Seulement je ne savais pas quoi. Je savais juste que détester ma condition masculine n’était pas la solution.
Je savais que « mourir » était douloureux, ce que je commençais à comprendre, c’était que renaître l’était encore plus.

Mars 2015 : tout était à refaire, ou à faire. Ce que j’étais, ce que je pensais, ce que je croyais, ce que je voulais, ce que j’aimais.

Ça allait prendre du temps, je le savais, mais il fallait trouver et rallumer la putain de lumière, trouver l’étincelle. Ça allait prendre du temps, ouais. Mais c’était peut-être là la voie, c’était peut-être là la flamme qui allait illuminer la nuit qui s’annonçait.




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